Pensée décoloniale et art : Anne Wetsi Mpoma témoigne
Comment l’art peut-il devenir un outil de lutte contre le racisme et un levier de justice sociale ? Anne Wetsi Mpoma, historienne de l’art et curatrice belgo-congolaise, a fait de cette question le cœur de son travail au sein du mouvement de l’activisme curatorial. Fondatrice de la Wetsi Galerie. à Bruxelles, elle accompagne les artistes afrodescendants pour déconstruire les structures de pouvoir héritées du colonialisme.
Dans cet épisode du podcast Au-delà de l’image, elle analyse comment l’art dialogue avec la pensée décoloniale, pourquoi l’authenticité est la clé face au système eurocentré, et comment transformer les blessures du passé colonial en une force politique créatrice. Ce contenu propose une critique du colonialisme à travers le prisme de la culture.
À retenir
- L’art comme force poétique : Il possède une puissance capable de transformer les mentalités et de briser la domination de l’Occident.
- Identité et authenticité : L’exploration de son identité profonde est la condition sine qua non pour tout artiste s’inscrivant dans une décolonisation des imaginaires.
- Le plafond de verre en Europe : Le racisme structurel limite l’ascension des personnes racisées, mais une approche décoloniale permet de repousser ces limites.
- Activisme curatorial : Cette théorie consiste à organiser des expositions qui portent des causes sociales et dénoncent le colonialisme.
- Posture entrepreneuriale : Réussir dans le monde de l’art exige une discipline au sein du système capitaliste actuel.
Qui est Anne Wetsi Mpoma ? Une figure de la pensée critique
Anne Wetsi Mpoma porte fièrement ses deux prénoms : Anne, son prénom chrétien, et Wetsi, son prénom congolais d’origine. Née en Belgique de parents venus étudier à l’université dans les années 70-80, elle incarne cette génération qui remet en question l’eurocentrisme académique.
Historienne de l’art, son travail consiste à coacher des artistes et à utiliser la culture comme un plaidoyer contre le racisme. Fondatrice de l’association Nouveau Système Artistique, elle est une voix majeure de la pensée décoloniale en Europe. Son parcours allie recherche universitaire, expérience internationale à New York et engagement militant pour la décolonisation des musées.
Le parcours : De la Belgique à l’horizon décolonial de New York
De la musique classique à la critique de la colonialité
Son premier contact avec l’art remonte à l’enfance, inspiré par ses oncles qui utilisaient les tambours (savoir indigène) comme moyen de communication. En Belgique, elle étudie le jazz et observe une injustice flagrante : les musiciens blancs sont programmés des mois à l’avance, tandis que les musiciens noirs sont appelés à la dernière minute. Cette domination dans le milieu culturel l’oriente vers l’histoire de l’art.
Cependant, elle découvre que la colonialité du pouvoir (concept d’Aníbal Quijano) sature l’université : son diplôme ne lui ouvre pas les portes espérées car le système refuse la légitimité d’une femme noire sur l’art blanc européen. C’est ici que sa pensée s’affine vers une critique radicale des structures de pouvoir belges.
New York : Une révélation sur l’identité et la modernité
Entre 2008 et 2010, Anne travaille dans des galeries à New York. À Harlem, elle vit une rupture avec sa condition de subalterne. Elle n’est plus « l’autre », elle est la norme. Elle y découvre l’œuvre de Kerry James Marshall, dont les tableaux célèbrent le « Black Love » avec une esthétique qui magnifie l’identité noire. Cette expérience de la modernité américaine lui permet d’entamer un processus de guérison face au racisme vécu en Europe.
Les 7 enseignements à retenir
1. La force poétique contre la domination de l’Occident
Anne cite le philosophe Achille Mbembe pour expliquer que l’art possède une « force poétique ». Contrairement à la politique traditionnelle, l’art touche les cœurs et ouvre le dialogue sur la justice sociale. Cette approche est une forme de résistance non violente mais radicale.
2. L’authenticité face au système eurocentré
L’artiste doit rejeter l’injonction à la « subtilité » souvent imposée par l’Occident pour lisser les revendications. Pour Anne, l’originalité naît de l’exploration des origines et des traumas du passé colonial. C’est ainsi que l’on produit une pensée artistique authentique.
3. Le plafond de verre et le colonialisme interne
Le sociologue Nicolas Divers souligne que les institutions préfèrent l’exotisme du continent africain aux voix décoloniales locales. En Belgique, Anne a été empêchée de guider des visites sur Magritte, illustrant le racisme d’essence coloniale qui exclut les noirs de la connaissance « universelle ».
4. La recherche comme outil de décolonisation
Son mémoire sur les Afro-Américains et les religions de l’Égypte ancienne montre comment la recherche permet de reconstruire une identité positive. Elle étudie comment les peuples survivent en milieu hostile en puisant dans une tradition ancestrale.
5. L’activisme curatorial et la politique de l’image
Concept de Maura Reilly (Curatorial Activism), cette pratique consiste à utiliser l’espace d’exposition pour défendre le genre, les droits LGBT et la lutte contre le colonialisme. Elle s’inscrit dans les théories critiques portées par des commissaires comme Okwui Enwezor.
6. Santé mentale et trauma colonial
Le racisme est un trauma qui se transmet. Anne prône une décolonisation qui inclut le soin du corps (yoga, méditation) pour soigner les blessures de la domination. La santé mentale des personnes racisées est au cœur de son projet à la Wetsi Gallery.
7. L’autocélébration : Un acte de résistance politique
Face à l’absence de reconnaissance du système blanc, s’auto-célébrer devient une théorie de survie. Anne incite les « guerrières de l’amour » (les femmes noires) à reconnaître leurs propres victoires au sein de ce système monde inégalitaire.
Conseils stratégiques pour réussir dans le monde de l’art
Pour naviguer dans l’économie du monde de l’art tout en restant fidèle à la décolonisation, Anne propose 7 étapes :
- Discipline quotidienne : Le travail est la base de la résistance.
- Entourage : Se lier à un collectif bienveillant.
- Recherche : Étudier le marché et l’histoire pour ne pas être une subalterne.
- Valeur : Ne pas brader son art face au capitalisme.
- Plan de carrière : Avoir une vision à long terme.
- Investissement : Se donner les moyens financiers de son ambition.
- Posture entrepreneuriale : Maîtriser les codes du système pour mieux les détourner.
Ressources citées dans l’épisode
- Livre : Curatorial Activism de Maura Reilly.
- Penseurs : Aníbal Quijano, Achille Mbembe, Frantz Fanon, Nicolas Divers.
- Artistes : Kerry James Marshall, Hank Willis Thomas, Delphine Diallo, Tabita Rezaire.
Écoutez l’épisode complet sur : YouTube, Spotify, Apple Podcasts et Deezer.
