michel lobe ewane

Perception richesse Afrique : enquête sur les milliardaires

La perception de la richesse en Afrique reste entourée de mystères et de tabous. Contrairement aux États-Unis où les fortunes s’affichent publiquement, le continent africain cultive le secret autour de ses milliardaires. Comment se construisent réellement ces empires financiers ? Quels obstacles rencontrent les entrepreneurs africains ? Michel Lobé Ewane, ancien rédacteur en chef de Forbes Afrique et journaliste aguerri, a consacré des années à enquêter sur ces fortunes cachées.

Cet épisode du podcast « Au-delà de l’image » s’adresse aux entrepreneurs, leaders d’opinion et observateurs du développement économique africain. Vous découvrirez les parcours fascinants de milliardaires comme Mohammed Dewji, Tony Elumelu ou Isabel dos Santos, et comprendrez pourquoi la prospérité du continent passe par une nouvelle génération d’hommes d’affaires. Michel Lobé Ewane révèle les coulisses de son enquête et partage les enseignements de son livre « Être milliardaire en Afrique », publié aux éditions Présence africaine.

À retenir
  • L’enquête sur les fortunes africaines nécessite des méthodes innovantes : face au secret entourant la richesse, Michel Lobé Ewane a constitué un réseau confidentiel de banquiers et d’avocats d’affaires
  • La richesse africaine reste profondément liée au pouvoir politique : de nombreuses fortunes naissent de connexions gouvernementales, créant une fragilité structurelle
  • L’industrialisation locale transforme les économies : Mohammed Dewji a multiplié par 16 le chiffre d’affaires familial en fabriquant localement plutôt qu’importer
  • La diaspora africaine devient un moteur économique majeur : aux États-Unis, une nouvelle génération de milliardaires nigérians maintient des liens forts avec leur pays d’origine
  • La perception de la richesse doit évoluer : les pays africains doivent valoriser l’entrepreneuriat et favoriser l’émergence d’une classe d’affaires moderne pour construire leur prospérité

Qui est Michel Lobé Ewane ?

Michel Lobé Ewane incarne le journalisme d’investigation au service de l’économie africaine. Ancien rédacteur en chef de Forbes Afrique, il a dirigé le quotidien camerounais Mutation et travaillé pour des médias de référence comme la BBC à Londres et Radio France Internationale. Aujourd’hui conseiller du Sheikh Ahmed Bin Faisal Al Qassimi à Dubaï, il conjugue expertise journalistique et compréhension des enjeux économiques du continent.

Son livre « Être milliardaire en Afrique« , disponible en français et en anglais aux éditions Présence africaine, résulte d’années d’enquêtes sur le terrain. Il a rencontré personnellement chaque milliardaire dont il raconte l’histoire, visitant leurs usines, leurs bureaux, partageant leurs confidences. Cette approche immersive lui confère une légitimité unique pour analyser la perception de la richesse en Afrique et les mécanismes de création de fortune sur le continent.

Du journalisme étudiant à Forbes Afrique : un parcours atypique

Les débuts : une passion précoce pour le journalisme

La vocation journalistique de Michel Lobé Ewane remonte à son enfance camerounaise. À neuf ou dix ans, il commentait déjà les matchs de football entre camarades. À treize ans, au lycée de Bonabéri à Douala, il crée son premier journal tiré à un seul exemplaire. Découpant des lettres dans de vrais journaux pour composer les titres, il relatait les exploits sportifs de ses coéquipiers dans un cahier de dessin.

Cette passion le pousse à innover constamment. Inspiré par les journaux muraux chinois appelés « dazibaos », il négocie avec son proviseur l’installation d’un panneau d’affichage où il publie articles sportifs et actualités lycéennes. Ces expérimentations précoces façonnent déjà sa compréhension du pouvoir de l’information et de l’impact du journalisme sur une communauté.

De RFI à la BBC : forger son expertise

Après des études de droit au Cameroun puis un diplôme de sciences politiques à Paris 2, Michel Lobé Ewane s’inscrit à l’Institut français de presse. Ce choix marque un tournant décisif : il abandonne sa thèse de doctorat pour se consacrer au journalisme. Son stage à Radio France Internationale devient le tremplin de sa carrière.

Son premier grand reportage illustre son audace journalistique. En 1979, alors que la révolution iranienne secoue le monde, il décide d’enquêter sur le bouillonnement islamiste au Sénégal. Le Monde diplomatique publie son enquête à la une, ouvrant les portes de la presse parisienne. Il couvre ensuite des événements majeurs : le coup d’état militaire au Nigeria, la succession chaotique entre Ahidjo et Paul Biya au Cameroun.

À la BBC, il rejoint le World Service et développe des méthodes d’investigation créatives. En Côte d’Ivoire, face à l’impossibilité d’interviewer un militaire emprisonné accusé de complot, il trouve une solution ingénieuse : la femme du prisonnier dissimule un dictaphone dans son sac et enregistre les réponses aux questions préparées. L’interview diffusée deux jours avant le procès provoque un tel écho que l’officier est libéré.

L’aventure Forbes Afrique : un nouveau terrain d’exploration

En 2012, après avoir dirigé le quotidien camerounais Mutation dans des conditions difficiles, Michel Lobé Ewane reçoit une opportunité inattendue. Un ancien collègue américain de la BBC lui propose de rejoindre Forbes pour lancer l’édition francophone africaine. Sans appel à candidatures ni entretien formel, il est recruté directement comme rédacteur en chef.

La rencontre décisive se déroule à Brazzaville avec Lucien Ebata, l’homme d’affaires congolais qui a acheté la franchise Forbes pour l’Afrique. Michel Lobé Ewane présente son projet éditorial devant le conseil d’administration, incluant des représentants de Forbes New York et un membre de la famille Forbes. Sa vision convainc immédiatement.

Forbes révolutionne son approche journalistique. Contrairement aux médias économiques traditionnels qui analysent les marchés et les chiffres, Forbes raconte l’économie à travers ses acteurs. Cette philosophie éditoriale correspond parfaitement à la sensibilité de Michel Lobé Ewane pour les parcours humains et les histoires de transformation.

Enquêter sur les fortunes africaines : méthodologie et défis

Le tabou de la richesse en Afrique

La première difficulté surgit dès le lancement : réaliser un classement des personnalités les plus riches d’Afrique francophone. Aux États-Unis, la transparence règne. Les milliardaires affichent leur fortune, les entreprises cotées en bourse publient leurs résultats. En Afrique, le secret domine. Les riches cachent leur richesse par crainte, superstition ou prudence.

Cette opacité s’explique par plusieurs facteurs culturels et historiques. Beaucoup associent encore la richesse à des pratiques occultes ou malhonnêtes. La population considère souvent les fortunes comme le fruit de la corruption plutôt que du travail. Les entrepreneurs eux-mêmes redoutent d’attirer l’attention des autorités fiscales, des concurrents jaloux ou des sollicitations familiales.

Le contraste avec les pays anglo-saxons frappe Michel Lobé Ewane. La perception de la richesse en Afrique reste profondément ambivalente : elle fascine mais inquiète, elle suscite l’admiration mais aussi la méfiance. Cette ambiguïté culturelle complique considérablement le travail journalistique sur les fortunes du continent.

Construire un réseau d’informateurs confidentiels

Face à ces obstacles, un banquier ami suggère une méthode innovante. Les entreprises déclarent des résultats minorés aux autorités fiscales pour réduire leurs impôts. Mais quand elles sollicitent un crédit bancaire, elles présentent des bilans nettement supérieurs pour prouver leur solidité financière. L’information existe, elle circule dans des cercles restreints.

Michel Lobé Ewane constitue alors un comité confidentiel réunissant :

  • Des banquiers connaissant les dépôts et patrimoines réels
  • Des avocats d’affaires gérant les transactions majeures
  • Des commissaires aux comptes accédant aux bilans exhaustifs
  • Des intermédiaires en contact direct avec les grandes fortunes

Ce réseau fonctionne sous double protection : confidentialité absolue et anonymat des sources. Les informateurs acceptent de partager leurs connaissances sans être cités. Cette méthodologie permet d’approcher la réalité des fortunes, même si Michel Lobé Ewane reconnaît que les chiffres publiés restent partiels, ne révélant que « la partie émergée de l’iceberg ».

Les obstacles culturels et politiques

Lors de la première édition du classement, l’équipe de Forbes Afrique prend une décision radicale : ne pas interroger directement les personnes concernées. La raison ? La quasi-certitude de recevoir des menaces judiciaires. Effectivement, un milliardaire menace de poursuites avant même la publication.

Pourtant, les réactions s’avèrent majoritairement positives après parution. Beaucoup de milliardaires se sentent fiers de figurer dans le classement. Leurs proches les félicitent, renforçant leur statut social. Cette reconnaissance inattendue ouvre des portes : plusieurs acceptent finalement de rencontrer Michel Lobé Ewane, de raconter leur parcours, de montrer leurs installations.

Un exemple frappant illustre la complexité de ces enquêtes. Présentant une liste préliminaire à un banquier, Michel Lobé Ewane découvre qu’un nom manque : un homme d’affaires dont les seuls dépôts dans cette banque atteignent 70 milliards de francs CFA, sans compter son patrimoine immobilier ni ses comptes ailleurs. La fortune réelle dépasse largement les estimations initiales, démontrant l’ampleur du travail d’investigation nécessaire pour approcher la vérité.

Les 7 enseignements sur la richesse en Afrique

La fortune se cache plus qu’elle ne s’affiche

L’opacité constitue la règle dans l’accumulation de richesse africaine. Contrairement aux entrepreneurs américains qui publient volontiers leur patrimoine, les milliardaires africains cultivent le secret. Cette discrétion ne relève pas uniquement d’une stratégie fiscale. Elle s’enracine dans des croyances culturelles associant richesse et sorcellerie, dans la peur des sollicitations familiales infinies, et dans la crainte légitime d’attirer l’attention de pouvoirs politiques parfois prédateurs.

Cette culture du secret complique le développement économique. Elle empêche la constitution de modèles inspirants pour les jeunes entrepreneurs. Elle maintient une perception négative de la réussite financière, considérée comme suspecte plutôt que comme le fruit du travail et de l’innovation. Pour que le continent avance, cette mentalité doit évoluer vers une célébration assumée de l’entrepreneuriat réussi.

L’entrepreneuriat transforme les économies africaines

Mohammed Dewji incarne cette transformation. Héritier d’un empire commercial importateur, il aurait pu continuer simplement à revendre des produits étrangers. Formé à Harvard, il choisit une voie radicale : fabriquer localement. Coca, savons, bicyclettes, motos, transformation du coton, conditionnement du riz… Il industrialise systématiquement.

Les résultats parlent d’eux-mêmes. Le groupe familial passe de 60 millions de dollars de chiffre d’affaires annuel à plus d’un milliard en quinze ans. Cette multiplication par seize ne résulte pas de spéculation ou de connexions politiques, mais d’une stratégie industrielle claire. Mohammed Dewji crée des milliers d’emplois, développe des compétences locales, réduit la dépendance aux importations.

Son parcours démontre qu’une nouvelle génération d’entrepreneurs africains applique des méthodes modernes de gestion et de développement. Cette classe d’affaires émergente construit une prospérité durable, contrairement aux fortunes éphémères bâties uniquement sur des rentes politiques.

La diversification comme stratégie de résilience

Tony Elumelu théorise « l’africapitalisme » : l’idée que les entrepreneurs privés, pas les gouvernements, doivent porter la responsabilité de créer la prospérité. Banquier et homme d’affaires, il diversifie ses activités dans de nombreux secteurs. Cette stratégie de dispersion des risques protège contre l’instabilité d’un marché unique ou d’un secteur particulier.

La diversification répond aussi aux spécificités africaines. Les marchés restent étroits, la demande fluctue fortement, les infrastructures manquent. Un entrepreneur qui concentre ses activités sur un seul domaine s’expose à des risques considérables. En multipliant les sources de revenus, il sécurise son empire financier face aux aléas politiques et économiques du continent.

Cette approche se retrouve chez la plupart des grands patrons africains. Ils combinent industrie, services, immobilier, banque, télécommunications. Cette polyvalence leur permet de saisir les opportunités dans différents secteurs et de compenser les difficultés d’un domaine par les succès d’un autre.

Le poids du politique dans la construction des fortunes

L’histoire d’Isabel dos Santos illustre dramatiquement cette réalité. Fille de l’ancien président angolais José Eduardo dos Santos, elle devient la femme la plus riche d’Afrique. Avec son mari Sindika Dokolo, collectionneur d’art congolais, elle bâtit un empire dans les diamants, le pétrole, les télécommunications. Les décisions les concernant se prennent en conseil des ministres, leur accordant systématiquement des parts dans les grands projets nationaux.

Forbes révèle les mécanismes de cet enrichissement. Lorsque le président dos Santos quitte le pouvoir, son successeur lance une enquête pour corruption. Le couple se voit accusé de détournement, d’évasion fiscale, d’enrichissement illicite. Le système politique qui les a élevés les détruit ensuite. Sindika Dokolo meurt dans un accident de plongée en 2020, quelques semaines après avoir évoqué avec Michel Lobé Ewane ses difficultés judiciaires.

Cette dépendance au politique crée une instabilité structurelle. Une fortune peut s’effondrer du jour au lendemain suite à un changement de régime, une rivalité de palais, une enquête anticorruption. Les empires bâtis sur des connexions gouvernementales manquent de solidité, contrairement aux entreprises fondées sur une vraie création de valeur.

La diaspora africaine comme levier économique

Michel Lobé Ewane découvre récemment un phénomène prometteur : l’émergence de milliardaires nigérians issus de la diaspora américaine. Un magazine américain publie le portrait d’une dizaine d’entre eux, tous enrichis ces dix dernières années. Ces entrepreneurs maintiennent des liens forts avec leur pays d’origine et développent des projets de développement pour le Nigeria.

Cette diaspora change la perception internationale du pays. Le Nigeria ne s’identifie plus uniquement aux coups d’état, à la corruption, au désordre. Il apparaît comme un pays en pleine émergence économique, porté par une classe entrepreneuriale dynamique formée dans les meilleures universités mondiales et appliquant des standards internationaux de gestion.

L’immigration africaine, souvent perçue négativement, devient ainsi un pari sur l’avenir du continent. Ces entrepreneurs de la diaspora transfèrent des capitaux, des compétences, des réseaux. Ils créent des ponts entre les marchés développés et les opportunités africaines. Leur double culture leur permet de naviguer efficacement entre les deux mondes.

L’importance de la transmission et de la vision

Le parcours d’un entrepreneur rwandais rencontré par Michel Lobé Ewane révèle l’importance de la transmission générationnelle. Devenu le roi des cigarettes après avoir commencé comme simple vendeur, cet homme d’affaires prépare soigneusement la succession. Ses deux fils prennent progressivement les responsabilités, formés aux méthodes modernes de gestion tout en comprenant les réalités du terrain africain.

Cette transmission ne concerne pas uniquement le patrimoine financier. Elle transmet une vision entrepreneuriale, des valeurs de travail, une compréhension des marchés africains. Les héritiers qui réussissent ne se contentent pas de gérer passivement, ils transforment et modernisent l’héritage reçu, comme Mohammed Dewji passant de l’import-export à l’industrialisation.

La vision à long terme distingue les entrepreneurs durables des opportunistes. Ceux qui construisent pour durer investissent dans la formation, la recherche, la modernisation des outils de production. Ils pensent en décennies, pas en années. Cette perspective temporelle étendue leur permet de traverser les crises et de saisir les opportunités de transformation structurelle.

La fragilité des empires sans gouvernance stable

L’histoire du roi des cigarettes burundais puis rwandais montre la précarité des fortunes africaines face à l’instabilité politique. Emprisonné après un coup d’état au Burundi, il voit son usine saisie par le pouvoir militaire. Après une intervention du Sénat américain, il récupère son bien et s’exile. De retour au Rwanda après la victoire du Front patriotique rwandais, il soutient le nouveau régime de Paul Kagame.

Mais un désaccord entre l’association des hommes d’affaires et le gouvernement provoque à nouveau des représailles. Ses biens sont saisis, dont le premier shopping mall du pays qu’il venait d’inaugurer. Il s’exile une seconde fois, accusé de complicité avec la rébellion. Il finit sa vie en Suisse, ayant connu plusieurs cycles d’enrichissement et de dépossession.

Ce parcours chaotique illustre comment l’absence de règles de droit stables et de séparation entre pouvoir politique et économie fragilise la construction de richesse en Afrique. Les entrepreneurs talentueux peuvent tout perdre suite à un revirement politique. Cette insécurité décourage l’investissement à long terme et favorise les stratégies d’expatriation des capitaux.

Portraits de milliardaires : parcours et stratégies

Mohammed Dewji : de l’import à l’industrialisation locale

Mohammed Dewji représente la nouvelle génération d’entrepreneurs africains formés dans les meilleures universités mondiales et appliquant leurs connaissances au développement local. Classé parmi les 400 milliardaires mondiaux de Forbes, il hérite d’un empire commercial camerounais fondé par son père, un grand importateur.

Plutôt que perpétuer le modèle d’import-export, Mohammed Dewji prend le pari de la fabrication locale. Il visite les usines, comprend les processus industriels, investit massivement dans les capacités de production. Son groupe fabrique désormais localement des produits auparavant importés : boissons, savons, textiles, aliments conditionnés.

Cette stratégie d’industrialisation transforme radicalement la performance économique. Le chiffre d’affaires explose, passant de 60 millions à plus d’un milliard de dollars en quinze ans. Plus important encore, il crée des milliers d’emplois qualifiés, développe des filières locales, réduit la dépendance aux importations. Mohamed Dewji incarne comment l’entrepreneuriat peut transformer structurellement une économie africaine.

Tony Elumelu : théoriser l’africapitalisme

Tony Elumelu apporte une dimension intellectuelle à son action entrepreneuriale. Lors d’un forum Forbes à Brazzaville, il présente sa théorie de « l’africapitalisme ». Banquier et homme d’affaires diversifié, il affirme que la responsabilité de créer la prospérité n’incombe pas aux États mais aux entreprises privées.

Selon lui, les gouvernements doivent créer les conditions favorables : fiscalité adaptée, formation de qualité, infrastructures de base, cadre juridique stable. Mais la création effective de richesse, d’emplois, de croissance relève des entrepreneurs. Cette vision rompt avec des décennies de développementalisme étatique ayant échoué à sortir l’Afrique de la pauvreté.

L’africapitalisme de Tony Elumelu ne se limite pas à un discours théorique. Il investit massivement dans la formation de jeunes entrepreneurs à travers sa fondation, finance des startups africaines, promeut l’entrepreneuriat comme solution aux défis du continent. Son approche combine création de valeur personnelle et impact social, redistribuant la richesse par la création d’emplois plutôt que par l’assistanat.

Danpullo : du camionneur aux tours de Johannesburg

Le parcours de Danpullo relève du conte entrepreneurial africain. Il commence comme « motor boy », l’aide du camionneur, le dernier échelon de la chaîne logistique. Progressivement, il accède à la propriété d’un camion, puis développe une activité de transport, puis se lance dans l’import-export.

Les années 1980 voient l’émergence de licences d’importation accordées aux nordistes camerounais. Danpullo en bénéficie, accélère son développement commercial. Un ministre nordiste lui facilite l’accès à un crédit important, tremplin de son expansion. Il investit intelligemment, diversifie, accumule progressivement un capital substantiel.

Le tournant décisif survient en Afrique du Sud au moment de la transition post-apartheid. Alors que les Blancs vendent massivement leurs biens par peur du chaos, Danpullo rachète pour des sommes dérisoires des shopping malls, des tours de bureaux de 35 étages. Ce patrimoine immobilier colossal fait de lui l’un des hommes les plus riches d’Afrique centrale, avec des actifs considérables également au Nigeria.

Isabel dos Santos : fortune et chute d’une héritière

Isabel dos Santos incarne la face sombre de l’enrichissement africain lié au pouvoir politique. Fille du président angolais José Eduardo dos Santos, elle épouse Sindika Dokolo, collectionneur d’art congolais fils d’un banquier. Le couple construit méthodiquement un empire dans tous les secteurs stratégiques d’Angola : diamants, pétrole, télécommunications, banque.

Forbes classe Isabel dos Santos comme la femme la plus riche d’Afrique. Mais l’enquête du magazine révèle que cette fortune ne résulte pas d’un génie entrepreneurial mais de décisions gouvernementales favorables. Le conseil des ministres angolais accorde systématiquement au couple des parts dans les grands projets nationaux. Ils bénéficient d’avantages fiscaux, de marchés publics, d’autorisations exclusives.

Lorsque le président dos Santos quitte le pouvoir, le système qui a enrichi sa fille se retourne contre elle. Le nouveau président João Lourenço lance une vaste enquête anticorruption. Isabel dos Santos et son mari sont accusés de détournement de fonds publics, d’évasion fiscale, d’enrichissement illicite. L’État saisit progressivement leurs biens. Sindika Dokolo meurt dans un accident de plongée en 2020, quelques semaines après avoir confié à Michel Lobé Ewane ses difficultés judiciaires. Cette histoire tragique illustre la précarité des fortunes bâties uniquement sur des connexions politiques, sans création réelle de valeur.

Les défis et moments de bascule des entrepreneurs africains

La dépendance au pouvoir politique

La majorité des grandes fortunes africaines entretiennent des liens étroits avec le pouvoir politique. Cette proximité offre des avantages considérables : accès facilité au crédit, attribution de licences exclusives, marchés publics, protection contre la concurrence. Mais elle crée aussi une vulnérabilité structurelle.

Un changement de régime, une rivalité au sommet de l’État, une campagne anticorruption peuvent détruire en quelques mois un empire bâti pendant des décennies. Les entrepreneurs dépendants du politique manquent d’autonomie stratégique. Leurs décisions d’investissement suivent moins la logique économique que les opportunités offertes par leurs connexions gouvernementales.

Cette dépendance explique pourquoi peu de fortunes africaines survivent à plusieurs générations. Contrairement aux dynasties entrepreneuriales américaines ou européennes construites sur des entreprises solides, beaucoup d’empires africains s’effondrent dès que leur protecteur politique perd le pouvoir ou que le contexte change. La construction d’une vraie classe entrepreneuriale indépendante constitue un enjeu majeur pour le développement du continent.

L’instabilité comme risque permanent

L’histoire du roi des cigarettes burundais illustre dramatiquement comment l’instabilité politique détruit la richesse. Emprisonné après un coup d’état, dépossédé de son usine, obligé de s’exiler à plusieurs reprises, il passe sa vie à reconstruire ce qui lui est arraché. Même soutenir le bon camp politique ne garantit rien : après avoir financé le Front patriotique rwandais de Paul Kagame, il se brouille avec le pouvoir et perd à nouveau tout.

Cette instabilité permanente décourage l’investissement à long terme. Pourquoi construire une usine moderne si elle risque d’être saisie lors du prochain coup d’état ? Pourquoi développer des infrastructures coûteuses si le nouveau régime peut tout confisquer ? Cette insécurité juridique et politique pousse les entrepreneurs à privilégier les placements liquides, facilement expatriables, plutôt que les investissements productifs ancrés localement.

Les pays africains qui réussissent économiquement sont ceux qui ont stabilisé leur gouvernance et établi un minimum de règles de droit protégeant la propriété privée. Le Rwanda de Paul Kagame, malgré ses défauts démocratiques, offre cette prévisibilité qui attire les investisseurs. Le Nigeria, malgré ses soubresauts, maintient une tradition d’entrepreneuriat privé relativement indépendant du pouvoir politique.

Les opportunités dans les crises

Paradoxalement, certains entrepreneurs transforment les crises en opportunités.  Danpullo rachète à prix cassés des immeubles sud-africains au

Écoutez l’épisode complet

Cet échange passionnant avec Michel Lobé Ewane offre bien plus qu’une simple analyse économique. Il partage sa vision de l’« africapitalisme » et nous plonge dans les coulisses fascinantes de la création de richesse sur le continent,. Découvrez les secrets de ses enquêtes pour Forbes Afrique, ses anecdotes inédites sur des figures comme Danpullo ou Isabel dos Santos, et son regard lucide sur le rôle vital du secteur privé pour la prospérité des nations,,,.

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